Trente-sept années passées à gâcher ce que la vie me donne. Autant de pavés jetés dans l'océan. J'imagine que c'est à ça que pensait Fernando Pessoa lorsqu'il écrivait *The Scaffold*, dont je vole les vers suivants: >*"I, who raised a scaffold* >*Around the house I never built."* Un *modus operandi*[^1] a quand même fini par s'imposer à moi. Tout n'est pas perdu. Le constat est simple. Eviter de ne pas résoudre un problème est de loin le moyen le plus efficace de le résoudre. On parle ici des problèmes flous. Sans solution analytique. Sans bonne ni mauvaise réponse. Des problèmes importants, quoi. La première étape, c'est de poser sa question la plus importante. Celle qui se dresse plus haut que toutes les autres réunis. Celle sans laquelle tout le reste retombe comme un soufflé. Évident. Pourtant, ce qui semblait clair fait souvent pâle figure une fois couché sur un bout de papier. Cachée dans cette étape, une idée aussi simple qu'amère. Faire un choix dans ses priorités. Les compromis, c'est la gangrène des solutions. À courir plusieurs lièvres à la fois, on rentre bredouille et on a faim. La deuxième, c'est définir ce qu'on contrôle. La fraction d'une fraction d'une fraction de ce qu'on aurait cru, voulu, adoré, espéré. Ce qui est quelque part une bonne nouvelle. Le tri se fait tout seul. Reste à choisir, parmi les choses sur lesquelles on a le contrôle, l'action la plus simple. Le premier pas. Agir. Vite. Il devient difficile de ne pas avancer quand on évite les pièges qu'on arpente habituellement et collectivement. Quand on a fait un choix et dit non au reste. Quand on s'est recentré sur ce qu'on peut faire et pas sur ce qu'on voudrait pouvoir faire. Quand on a posé la première pierre. Si aucune marche à suivre ne s'est dégagée après ces trois temps, retour à la case départ. On recommence. On retravaille la question. Il y a toujours plus de solutions que de problèmes. Un problème sans solution n'en est pas un. L'un ne peut exister sans l'autre. L'idée était trop générale, vague, vaste ou ambitieuse. "Résoudre la faim dans le monde" est un problème séduisant. Mais qui, du plus riche au plus pauvre, a les moyens de le faire? Commencer par nourrir ceux qui ont faim et se présentent sur notre route est plus concret. Moins *sexy* aussi. Si finalement on réalise qu'on ne voulait pas vraiment résoudre le problème, on peut faire marche arrière. Sortir de la boucle. On peut même aller plus loin et s'assurer qu'il ne soit pas résolu. Il ne manquerait plus qu'il se résolve de lui même. Et puis quoi encore. On pourra par exemple choisir la solution avant le problème. Visser avec un marteau. Changer le problème quand on a le malheur de tomber sur une solution. Chercher des solutions à un problème que l'on n'a pas. On ne sait jamais. Chercher des solutions à un problème que l'on n'a pas défini. Chercher à régler tous les problèmes avec la même solution. Chercher à régler toutes les solutions avec le même problème. Substituer ses problèmes d'identité à chaque problème, parce qu'après tout on est quelqu'un qui est ceci ou cela. On est unique, ne l'oublions pas. Réfléchir à un problème, au lieu de tester des solutions (si on savait ce qu'on cherchait, on ne serait pas en train de le chercher[^2]). Etablir un plan d'action. Une méthode de résolution. Se détourner plus ou moins subtilement du concret et du réel. Réunionite aïgue, réputée incurable et tournant parfois à la comitite virolée. La liste est longue. Eviter l'action suscite chez l'homme une créativité sans bornes. [^1]: Expression latine qui signifie littéralement 'façon de faire', bonus si placé entre deux anglicismes. [^2]: Paradoxe de Meno pour les intimes.